Sur le marché de la Cousinerie, à Villeneuve-d’Ascq, j’ai retourné un filet de carottes et j’ai lu « Pays de la Loire ». J’ai senti la gêne monter, parce que je pensais acheter local depuis des semaines. Je suis Élise Verdan, rédactrice spécialisée en alimentation biologique et consommation responsable pour un média indépendant. Je vis en couple, dans le Nord, pas loin de Lille, avec notre fils de 5 ans.
C’était un samedi matin de février. Mon compagnon gardait notre fils pendant que je faisais les courses, carnet de notes dans la poche et sac en tissu sous le bras. En 8 ans de rédaction, j’ai écrit pour 2 048 lecteurs réguliers, mais je me trompais encore sur mes propres paniers. Je regardais le prix avant l’origine.
J’ai longtemps pris « local » pour un mot de rayon. Les étiquettes me rassuraient, les emballages aussi, et je ne regardais ni les intermédiaires ni les kilomètres. La Ruche Qui Dit Oui, à Villeneuve-d’Ascq, existait déjà, mais je la traitais comme un nom joli sur Internet. Je n’y voyais pas le lien direct avec des fermes du Nord.
Le fonctionnement, pourtant, était limpide. Je commandais le mercredi soir et je récupérais mon panier le jeudi, au point de retrait de la rue de la Station, en 12 minutes chrono quand tout allait bien. Le soir, je montais les deux étages avec le sac, pendant que le couvercle en carton du panier frottait contre ma manche. Cette routine m’évitait les allers-retours du supermarché.
Sur 3 mois, j’ai laissé filer plus d’argent en grande surface pour des produits venus d’ailleurs. Les tomates s’écrasaient en 2 jours, les salades flétrissaient au fond du bac, et je jetais encore 1 yaourt sur 4 acheté le week-end. J’avais l’impression de gagner 1 euro ici ou 2 euros là. En réalité, je payais la casse à la fin de la semaine.
Le jour où j’ai compris ce que mes courses faisaient au reste du territoire
Au marché bio de la Ferme du Héron, un maraîcher m’a parlé des haies, des bandes enherbées et des insectes qu’il voyait revenir. Il avait les doigts noircis par la terre et un brouhaha constant autour de sa caisse en bois. Je pensais acheter trois légumes, pas entendre ce que mes tickets de caisse cachaient.
Il m’a parlé de tomates d’hiver venues de serres chauffées. Le lien avec la biodiversité locale était plus net que je ne l’imaginais. Quand une ferme garde des rotations, des haies et des parcelles diversifiées, les insectes trouvent encore leur place. L’Agence Bio m’a aidée à relier saison, origine et pratiques.
J’ai essayé de me rattraper en achetant bio en grande surface. Le logo me rassurait, mais le producteur d’à côté ne gagnait rien, et mes achats restaient déconnectés du coin. Au bout d’1 semaine, mes courgettes bio étaient déjà molles. J’avais changé d’étiquette, pas de logique.
Le déclic n’a pas été spectaculaire. Un jeudi d’avril, je n’ai plus trouvé de chou-rave sur l’étal du maraîcher qui venait d’habitude. Il m’a expliqué qu’il avait réduit cette culture après 2 saisons trop instables. J’ai compris que mes choix, répétés 52 semaines par an, pesaient plus que mon panier du jour.
La facture, les déchets et le temps perdu
Quand j’ai additionné les tickets, le compost et les produits oubliés au frigo, le total m’a fait grimacer. Entre les 3 kilos de pommes à moitié mangées et les yaourts arrivés trop tard dans la semaine, j’avais payé plus pour jeter plus. J’ai compté 9 sacs de déchets alimentaires sur 4 semaines, alors que je pensais faire attention. La facture ne mentait pas.
Le temps perdu m’a achevée. Je faisais des courses plus fréquentes, parce que les produits tenaient mal, et je retournais au magasin avec mon enfant de 5 ans après l’école. Un sac de fraises bio mal choisies tenait 36 heures, pas plus. À la maison, ça cassait le rythme du dîner, surtout les soirs où mon compagnon rentrait à 18 h 20.
Je ne sais pas si mon cas vaut pour toutes les familles, mais chez nous le budget s’est vu tout de suite. J’aurais aimé soutenir plus tôt les petites fermes de Villeneuve-d’Ascq et de la métropole lilloise. Les repères de l’Agence Bio et certains travaux de l’INRAE m’ont aidée à remettre mon erreur en place, sans la transformer en leçon générale.
Ce que j’aurais dû faire, et ce que je fais désormais
J’ai fini par adhérer à La Ruche Qui Dit Oui de Villeneuve-d’Ascq après plusieurs semaines à tourner autour. La commande du mercredi soir, le retrait du jeudi et le panier récupéré juste après le travail ont fini par entrer dans nos habitudes. Depuis, je garde une liste courte : tomates en juillet, carottes en février, œufs du producteur quand il en a, et fromage une semaine sur deux.
J’aurais dû repérer plus tôt l’origine floue, les prix trop bas pour tenir longtemps et les étals trop uniformes. Les produits emballés jusqu’au dernier brin de salade me parlaient déjà d’une distance que je refusais de voir. Ce qui m’a manqué, c’est l’échange direct avec un producteur qui dit ce qui pousse, ce qui manque et ce qui arrive la semaine suivante.
Pour moi, le verdict est simple. Oui, ce type d’achat convient à celles et ceux qui peuvent planifier un peu et accepter les saisons. Non, il ne convient pas à qui veut tout trouver au même endroit, tout de suite. Quand je repense à mes 300 €, je vois surtout des allers-retours inutiles et des légumes moins bons. La solution a été La Ruche Qui Dit Oui de Villeneuve-d’Ascq et le marché bio de la Ferme du Héron, pas le rayon le moins cher.


